Des petits bouts de moi #17: Mes petites recettes de guérison

Une fois que j’ai réappris à respirer par moi-même et que l’on a jugé qu’il n’était plus nécessaire de me garder aux soins intensifs, on me fit grimper au 6e étage de l’hôpital où je fus transférée à la chambre que j’allais occuper durant les 3 mois suivants.

À partir de ce moment, ce fut comme une douche froide: fini les soins immédiats au moindre signe d’inconfort; fini le temps où on aurait pu jurer que j’étais la seule malade de tout le département tellement on avait de temps à me consacrer. À partir de ce moment, je devais sonner si j’avais besoin de quoi que ce soit et attendre patiemment mon tour, comme le rappelle si bien le terme employé pour désigner un malade dans un hôpital: un «patient».

Puisque je n’étais plus engluée dans une espèce de brume de demi-sommeil et que j’étais parfaitement éveillée à tout ce qui m’arrivait, j’avais maintenant conscience des traitements très spécifiques et rigoureux qu’on devait me prodiguer et de toute la médication abondante qu’il fallait m’administrer afin que je souffre le moins possible. Je posais un milliard de questions, voulant tout connaître sur mon état et sur la nature de chaque médicament, pommade ou pansement que l’on appliquait sur mes plaies. Ma curiosité incessante m’apprit donc que, en plus d’avoir les fractures au bassin dont j’étais au courant et les graves ennuis à ma circulation sanguine, l’autobus qui m’a happée m’avait traînée quelque peu sur la chaussée, causant de très sévères dommages au côté extérieur de ma fesse droite, rendant la peau qui la recouvrait complètement morte. Et puis, il avait fallu ouvrir mon mollet gauche à deux endroits afin de pratiquer toutes les interventions chirurgicales nécessaires et on avait constaté alors que plusieurs muscles présents dans ce mollet étaient aussi complètement atrophiés par le choc. Même phénomène sur le haut de ma cuisse gauche, là où, précisément, la roue arrière du mastodonte a laissé son empreinte à vie. La peau et certains tissus se trouvant juste au-dessous n’ont pas résisté à l’impact. Donc, petit bilan sommaire: à trois endroits sur mon corps, lorsqu’on retirait les pansements, on voyait mes os et mes muscles carrément, puisque la peau qui aurait dû les recouvrir n’était plus. Lorsque les infirmières nettoyaient mes plaies afin de changer les pansements qui les recouvraient, j’avais l’impression qu’ils nettoyaient des trous (et, à certains endroits, c’était le cas, notamment à ma cuisse gauche et à mon mollet gauche). Et, croyez-moi, cette partie des soins était une dure épreuve pour moi à chaque fois. Et je devais recevoir ces précieux soins matin et soir… Très, très éprouvant, je vous assure… C’est que c’était extrêmement douloureux, malgré toute la morphine que je recevais à très forte dose. En plus, il y avait une façon d’empoigner ma jambe pour la lever, lorsqu’il fallait enrouler les bandages, mais la plupart ne le savait pas ou faisait les choses juste un peu trop vite, alors il n’était pas rare qu’on m’attrape le pied pour lever ma jambe: HORREUR! Ça me faisait un mal atroce… Ma mère, qui assistait à TOUS les changements de pansements, a vite appris tous les rudiments de cette pénible tâche, en passant par tout ce qu’il fallait appliquer et à quel endroit précisément. C’était magique, car malgré les fréquents changements de personnel, il y avait toujours une rigoureuse constance dans la façon de prodiguer les soins, car ma maman veillait à tout. Et puis, seule elle savait comment lever ma jambe sans me faire souffrir, alors lorsque venait de temps de nettoyer sous la jambe ou d’enrouler les bandages, Maman prenait doucement ma précieuse jambe, en prenant soin de créer un point d’appui sous mon genou afin que cela tire moins les plaies et d’éviter les élancements si douloureux. Je ne voulais plus qu’il y ait changements de pansements sans elle et elle s’y prêtait toujours très assidûment et avec amour. Mon père, de son côté, ne parvenait pas à regarder ma jambe lorsque les plaies étaient à découvert, alors il m’appuyait à d’autres moments.

Mes deux parents ont joué chacun un rôle extraordinaire et indispensable dans mon rétablissement, de deux façons complètement différentes, mais totalement complémentaires. Au fil des jours, il s’est installé, dans ma chambre d’hôpital, un petit mode de vie stable et rassurant:

Le matin, très tôt, (vers 7h du matin environ), ma mère arrivait pour passer la journée entière avec moi, sans oublier le début de la soirée, puisqu’elle assistait aux soins du soir avant de quitter l’hôpital. Donc, le matin, il y avait les pansements, puis on changeait les draps de mon lit, ce qui était assez éprouvant pour moi, car il fallait me déplacer plusieurs fois pour parvenir à effectuer cette tâche. Alors, après ces deux moments terribles du début de journée, ma maman effectuait ma toilette quotidienne (c’est très intimidant de devoir se laisser laver par autrui; au moins, lorsqu’il s’agit de notre maman, ça met en confiance. De toute façon, l’hôpital et la pudeur, ça ne fait pas une très bonne paire). Puis, ensuite, c’était le moment que je préférais de la journée. Une fois toutes les tâches ennuyeuses et douloureuses accomplies, ma mère s’installait à mon chevet et me faisait la lecture. D’une voix douce, elle me lisait tout ce que j’avais envie de lire et comme mes proches savaient que j’adorais lire (ce qui est toujours le cas aujourd’hui), je me faisais offrir beaucoup de livres en cadeau. C’est donc ainsi que j’ai pu lire une foule de livres en un temps record et comme j’étais déjà, à cette époque, fascinée par les livres sur le développement personnel, j’ai pu m’instruire sur une foule de choses qui auront été pour moi de précieux outils dans mon rétablissement. C’est ainsi, au fil de mes lectures, que je prenais aussi le temps de réfléchir sur moi-même, sur ma vie et la façon dont je voulais CHOISIR de la vivre. J’aurais pu choisir de déprimer et de la voir toute noire, mais je crois sérieusement que je n’aurais pas réussi à guérir de façon aussi extraordinaire si j’avais choisi cette option. J’ai plutôt préféré prendre la décision suivante: quoi qu’en disent le personnel médical, j’allais GUÉRIR. Et non seulement j’allais guérir, mais j’allais quitter cet hôpital SUR MES DEUX JAMBES. Ça prendrait le temps que ça prendrait; c’est ainsi que ça allait se passer: parole de Katia Daraîche! Rien de moins! D’ailleurs, je crois définitivement que c’est à partir de cette période charnière de ma vie que j’ai officiellement décidé de toujours conserver une attitude positive devant toute situation et de ne jamais me laisser amortir par des peurs ou des doutes qui pourraient faire obstacle à la réalisation de mes rêves.

Donc, je lisais, grâce à la douce voix de ma mère qui me donnait les plus merveilleux outils de guérison, sans même savoir à quel point tout cela m’était cher et précieux. Aussi, lorsqu’elle voyait que je commençais à tomber de sommeil, elle refermait le livre que nous lisions et m’offrait ses plus douces caresses. Comme j’adore les caresses, imaginez tout le réconfort que j’en ressentais et combien je me sentais en sécurité et aimée…. Et voilà que je m’abandonnais à cet amour maternel si enveloppant pour me laisser aller à un repos des plus réparateurs.

Plus tard, nous restions ensemble, à se parler ou à continuer à lire, peu importe, jusqu’à ce que les traitements du soir soient faits et que Maman soit assurée que je serai bien pour terminer la soirée sans me soucier de quoi que ce soit.

Le soir, après le souper, mon père faisait son entrée. À part les changements de pansements auxquels il ne pouvait assister, il était avec moi en permanence, dès son arrivée et ce jusqu’au retour de ma mère le lendemain matin. Pour lui, cela signifiait des longues nuits à me veiller et à dormir sur un petit lit pliant installé près du mien afin qu’il puisse être tout proche. Les seuls soirs où il arrivait un peu plus tard sont ceux où il donnait des spectacles, ce qu’il a eu beaucoup de mal à recommencer à faire suite à mon accident. Il était extrêmement atterré par cette épreuve et il était bien loin d’avoir le coeur à chanter. Ces soirs-là où il réussissait tant bien que mal à se produire sur scène, il venait me retrouver à l’hôpital tout de suite après le spectacle. Il a mené ce train de vie pendant une soixantaine de nuits.

Le soir, c’était une tout autre ambiance, mais aussi géniale! Avec Papa, je voulais continuer à apprendre des chansons, à chanter, à l’écouter surtout. Sans oublier que, seul avantage à la vie beaucoup plus dure à l’étage, j’avais le droit de recevoir des visiteurs. Il y avait donc, chaque soir, près d’une dizaine de proches qui venaient me voir. Le personnel de l’hôpital était sidéré par les attroupements qu’il y avait quotidiennement dans ma chambre le soir. Ils prétendaient que le fait de recevoir autant de visiteurs allait me fatiguer, mais c’était tout à fait faux! J’avais besoin de tous ces gens près de moi; ça me remontait le moral et me faisait si chaud au coeur de les voir! Il me fallait leur présence à tous, autant qu’ils étaient. C’était impératif pour moi.

Donc, avec Papa, il y avait la musique, la complicité, la visite; bref: c’était soir de fête à répétition et ce, pour mon plus grand bonheur! Il n’était pas rare, lorsque nous chantions ensemble, de voir des infirmières ou des visiteurs d’autres patients s’agglutiner à la porte de ma chambre afin d’écouter nos prestations quotidiennes. Nous recevions même des demandes spéciales! Et on se faisait un plaisir de leur offrir leur demande. C’était comme donner des petits spectacles tous les soirs!

Un soir que mon père et moi bavardions joyeusement, je lui demandai: «Papa, tu sais ce qui me ferait tellement plaisir? Tu me montres une foule de chansons: c’est génial! À présent, je serais la plus heureuse du monde si tu m’apprenais la guitare…» Là, je touchais à une corde sensible chez mon père. Je lui avais souvent fait cette demande par le passé, mais il refusait toujours, sa principale raison étant que le fait de pincer les cordes de la guitare pour former des accords provoquait de la corne sur le bout des doigts, ce qui pourrait nuire à ma lecture du braille. Là, à ce moment précis, en direct de mon super lit d’hôpital avec toute ma collection de tubes et mes broches en travers du corps, je crois que j’aurais pu demander la lune et la voir m’arriver, peu de temps après, sur un plateau d’or. (rire) Ainsi donc, je formulai, pour une Xième fois, ma demande à mon père. Il ne dit rien sur le coup, mais, quelques jours plus tard, il arriva à l’hôpital, tout fébrile et un peu plus tôt qu’à l’habitude. Je me demandais bien pourquoi cette euphorie dans sa voix et j’adorais le voir ainsi. Je ne mis pas longtemps à saisir ce qui le rendait aussi joyeux. Il avait à la main… nulle autre que ma première guitare! Une superbe guitare classique: le compromis parfait que mon père avait trouvé pour épargner mes bouts de doigts autant que possible, puisque les cordes d’une guitare classique sont faites de nylon et sont un peu moins coupantes, ce qui endommage moins le bout des doigts. Wow! Imaginez la joie débordante qui me remplissait… Je n’ai pas attendu de ne plus avoir de broches au bassin pour vouloir commencer à apprendre mes premiers accords, oh que non! On a commencé immédiatement. On appuyait la guitare sur les broches et hop! C’était de la pure magie, de la vraie de vraie magie, je vous le dis! C’était difficile, j’avais l’impression que mes doigts n’appuieraient jamais assez fort pour donner des accords qui sonneraient bien, mais bien entendu, à force de pratique acharnée, j’ai fini par réussir à produire de beaux accords, du moins, presque. Il n’en demeurait pas moins que le manche d’une guitare classique étant plus large que celui d’une guitare acoustique, j’avais toujours un peu de mal à produire de beaux accords «barrés», comme on les appelle communément. Un autre de ces beaux jours magiques, mon papa m’est arrivé à l’hôpital avec un cadeau tout aussi extraordinaire que le précédent: ma deuxième guitare! Cette fois-ci, il s’agissait d’une guitare acoustique, donc avec des cordes métalliques, oui, mais avec un manche beaucoup plus étroit et plus facile à utiliser pour former les accords même les plus difficiles. De plus, cette guitare était aussi dotée du nécessaire pour être branchée à un amplificateur, ce qui fait qu’elle était beaucoup plus mince que la normale. Elle était donc toute petite, comme si elle avait été fabriquée juste pour moi. Une pure merveille! Il faut mentionner que je les ai toujours aujourd’hui et ce pour toute ma vie. Elles font partie des cadeaux les plus précieux que j’ai reçus.

La nuit, lorsque je souffrais trop pour arriver à bien dormir, je demandais souvent à mon père de bien vouloir chanter pour moi. J’avais reçu en cadeau un magnifique livre contenant les paroles de centaines de chansons francophones. Puisque mon papa a chanté les chansonniers français durant des années au début de sa carrière, il connaissait très bien toutes celles contenues dans ce livre. Alors, lorsque je lui demandais de chanter, il s’emparait de ma guitare classique et, tout doucement pour ne pas réveiller les patients qui, plus chanceux que moi, parvenaient à dormir, il chantait, juste pour mon bon plaisir à moi… C’était si réconfortant et si émouvant…

On faisait tout pour que ces étapes cruciales de mon rétablissement se passent pour le mieux. Mais évidemment, tout cela ne se vivait pas sans souffrance. J’avais des crampes épouvantables dans ma jambe, causant des douleurs insupportables. La seule façon que les médecins ont trouvée pour les soulager était de brancher à moi un petit appareil magique qui me permettait de m’administrer moi-même des doses de morphine de façon régulière. Bien sûr, je ne pouvais tout de même pas en demander à volonté, mais l’appareil était programmé de façon à me permettre de recevoir une dose toutes les 10 minutes si besoin était. Je parvenais ainsi à maintenir mon niveau de souffrance au plus bas niveau possible. Aussi, puisque mon bassin était fracturé et que je devais être immobilisée durant 2 mois complets, les spécialistes ont recommandé que mon lit soit constitué de sable et d’air, de façon à ce que ça bouge continuellement en dessous de moi afin d’éviter les plaies de lit. J’étais donc couchée dans un lit à moteur qui me donnait l’impression, sous les fortes hallucinations que me causait la morphine, que je me promenais à l’intérieur de l’hôpital comme à bord d’un automobile! (rire)

C’était ainsi que, une journée, une soirée, une nuit à la fois, je traversais ce qui allait durer 8 mois au total avant que je puisse être complètement rétablie. Il y eut, une fois mon bassin bien replacé, une longue et très pénible période de réadaptation comportant beaucoup de physiothérapie, entre autres. Cette période remplie de rebondissements de toutes sortes, je vous la réserve pour le prochain petit bout de moi qui devrait finir de couvrir tout ce qui englobe l’accident et tout ce qui s’en est suivi.

Merci de votre belle assiduité et de vos merveilleuses réactions face à ces petites tranches de ma vie et au plaisir de vous retrouver très bientôt pour un autre petit bout de moi.

Commentaires sur ce billet

  1. Merci pour ce bel article !

    • C’est un plaisir, cher Dominic! Si mon expérience peut aider mes lecteurs, je serai comblée. Merci à toi pour ton aide précieuse!

  2. sonia says:

    Ah j’avais les larmes au yeux quand je t’ai lu, mais quel courage tu as eu pour affronter un tel accident en plus de ta non voyance , comme si ce n’étais pas assez ! En te lisant je me dis que tu vas faire du bien a beaucoup de personne, les gens vont peut-etre moin se plaindre ! Je te dis Bravo d’avoir traversé une tel
    épreuve et d’en etre sorti malgré tout ! quelles souffrance tu as enduré ! Tu as beaucoup de merite,,,
    Bravo ! continue de nous écrire tu nous interesse, Bye

    • Merci beaucoup Sonia! Eh bien, oui, ça a pris du courage, c’est vrai, et j’en ai tout un tas! 🙂 Si cela peut inspirer, de lire tout ce qui m’est arrivé et surtout comment je me suis sortie de chacune des épreuves que j’ai traversées, alors me voilà ravie! Je suis heureuse de pouvoir faire du bien autour de moi. Reviens me lire et m’écrire à volonté; ça me fera toujours plaisir!

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