Des petits bouts de moi #18: De la réadaptation jusqu’à la maison

À travers ce flot de soins et d’amour continuel que je recevais sans cesse durant ma longue hospitalisation, il y avait tout de même quelques profonds chambardements réguliers qui venaient semer la panique chez moi, puisque se rétablir d’un si gros traumatisme ne se fait pas sans souffrances, malheureusement… Une fois que les spécialistes ont réussi à stabiliser le traitement médical qui allait progressivement venir à bout de chaque petit problème qui se présentait, que la route à suivre avait été déterminée et que plus aucune mauvaise surprise ne pouvait venir troubler le cours des choses, deux nouveaux intervenants se présentèrent à moi, que je ne serais pas près d’oublier!

Le premier était un plasticien, qui allait recouvrir les endroits où ma peau avait dû être retirée, puisqu’elle était morte. Pour ce faire, il allait devoir procéder à des greffes de ma propre peau. Bref, en clair, il s’agit de prélever une très très mince couche de peau à un endroit donné sur le corps et d’appliquer celle-ci là où il en manque. Comme on éplucherait une pomme de terre, voilà qu’on devait m’éplucher la fesse droite et le côté de la cuisse gauche afin d’utiliser la belle peau saine qui s’y trouvait pour la coller (oui oui, ni plus ni moins!) aux endroits où ma peau était désormais absente. On faisait du beau bricolage, croyez-moi! Et je suis convaincue aussi que vous me croirez si je vous dis que ce genre d’arts plastiques est EXTRÊMEMENT douloureux… Ce qui fait réellement très mal, c’est là où l’on a retiré la peau saine et non là où on vient la greffer. Je vous assure! Cela vous donne l’impression d’être déchiré… C’était comme si, chaque fois que j’osais essayer de bouger, j’y laissais ma peau, c’est le cas de le dire! Chaque mouvement est un supplice extrême… De plus, ces zones où l’on avait retiré de la peau (on appelle ces endroits «sites donneurs») étaient recouverts de solides pansements très adhésifs. Inutile de mentionner que ces sites donneurs avaient beaucoup saigné, alors imaginez un peu lorsque l’on retirait les pansements qui les recouvraient, chaque matin, pour nettoyer, désinfecter et appliquer tout ce qui devait soigner ces endroits traumatisés de mon petit corps… ÉPOUVANTABLE! Donc, ce plasticien qui avait le rôle ingrat de venir exécuter cette lourde tâche (pauvre lui!) n’était jamais très bien accueilli par moi lorsque j’entendais sa voix s’approcher de mon lit… Ma maman me taquinait gentiment: «Ah, tiens, ma chérie, voici ton idole!» Bien entendu, on comprendra ici que je n’avais absolument rien contre l’individu que ce médecin était; le problème se situait dans la tâche qu’il venait accomplir et je savais bien qu’il n’avait pas le choix. Mais il n’en demeure pas moins que cette corvée-là, pour moi, était un supplice que je n’oublierai jamais… À un certain moment, pour alléger un peu la chose, il acceptait que je retire les pansements moi-même, en les mouillant d’une abondante quantité d’eau chaude pour les aider à décoller. Mais même avec cette méthode qui aidait franchement, c’était très souffrant…

L’autre intervenant qui allait marquer ma vie à jamais était nul autre que mon physiothérapeute. Oh! Je vous en parle et j’en ai encore les frissons tant cette étape pourtant cruciale de mon rétablissement fut un véritable cauchemar pour moi… Si je vous dis que j’ai préféré subir une douzaine d’interventions chirurgicales plutôt que les douloureuses séances de physiothérapie, ce n’est pas peu dire!

Au début, lorsqu’il venait me rencontrer et qu’il ne faisait que bouger mes jambes tout en douceur pour évaluer leur flexibilité, ça allait très bien. Je me disais même que j’avais hâte à ces séances, puisque je savais pertinemment que c’était grâce à elles que j’allais pouvoir marcher à nouveau. Alors, tant que j’avais mon fixateur de bassin, la physio était douce et agréable. Mais une fois que ces broches réparatrices ont été retirées, je n’avais qu’à bien me tenir… Il y avait maintenant place à des traitements de physiothérapie complets. Ce qui veut dire que, par un beau matin, on me convia à un magnifique bain tourbillon spécial où aurait lieu ma séance de physio. Wow! Génial! Un traitement dans un tourbillon! « Cool! » Mais, une fois dans l’eau chaude et réconfortante, mon tortionnaire (ici, j’ai nommé mon physiothérapeute), a commencé à vouloir plier ma hanche gauche… Au début, il levait ma jambe, peu à peu, et ça allait… Mais, à un moment, il fallait pousser et pousser encore, pour forcer la flexibilité à revenir dans cette articulation meurtrie par une si longue immobilité (il faut rappeler que j’ai dû être immobilisée sur le dos pendant 8 semaines, soit le temps où j’ai gardé mon fixateur externe pour aider les os de mon bassin à reprendre). Donc, pour finir par obtenir un résultat, il fallait obliger mes articulations à plier, plus loin que ce qu’elles étaient en mesure de donner comme souplesse. J’ai tant pleuré… C’était une douleur inimaginable, de mon point de vue. Jamais je n’avais vécu pareille horreur… Mais je n’avais pas encore connu celle que j’allais ressentir lorsque mon super physio allait tenter de faire la même chose avec mon genou gauche… Au secours! Aussi atroce que la hanche, même pire, je crois, cette douleur m’arrachait non seulement des sanglots de détresse mais également des cris de rage incontrôlée. Si j’avais pu crier assez fort pour qu’il comprenne qu’il était en train de me casser en mille morceaux, j’aurais été heureuse (rire).

Moi, ce qui m’intéressait de la physiothérapie, c’était les 10 dernières minutes de chaque séance, où le tortionnaire devenait le gentil compagnon parce qu’il m’aidait à remettre en place les gestes de la marche. Ça, c’était magique! Mais… Si vous saviez toutes les ruses dont j’ai usé pour échapper aux douloureuses minutes des débuts de séances… Rions un peu: voici quelques anecdotes qui vous feront sourire à coup sûr!

Un jour, je suis arrivée au gymnase où devait avoir lieu ma période de physio et j’ai immédiatement demandé à avoir la bassine, prétextant une envie soudaine et urgente qui, bien évidemment, n’existait absolument pas… J’ai passé 50 minutes sur cette foutue bassine, faisant croire à de la douloureuse constipation. Mon hôte n’était pas dupe et il a fini par se douter de mon subterfuge et m’a fait tout un discours cet après-midi-là, mais qu’à cela ne tienne! J’avais réussi à m’épargner la torture pour cette fois… Une autre fois, je suis arrivée et mon physiothérapeute était atterré par le décès de son chien, qui avait été son fidèle complice durant de très nombreuses années. Il était d’une tristesse à fendre l’âme. Ne reculant devant rien, je décidai de m’improviser psychologue d’un jour! Je me mis à lui faire parler de son chien, de la place qu’il avait occupé au sein de sa famille, de ce qu’il avait représenté pour chacun d’entre eux, de ses petites habitudes, de ce qu’il avait aimé de lui, des plus beaux souvenirs qu’il en gardait, etc…. Cette bienheureuse thérapie faite par la patiente a duré… pas moins d’un bon 45 minutes!!! Lorsqu’il a réalisé qu’il s’était ouvert à moi pendant les trois quarts de la durée de mon traitement, il n’en revenait pas de s’être laissé embobiner de la sorte et comme il était tout aussi triste après avoir remué tous ces souvenirs de son adorable complice canin, il m’offrit de marcher avec moi pour le reste de la période… Youppi! Une autre partie de gagnée! Une autre fois encore, j’ai poussé le stratagème jusqu’à faire entrer en scène un allié précieux: un joyeux complice qui allait être cru sans problème et qui allait me faire échapper à une autre période cauchemardesque! Et j’ai nommé… devinez??? Mon adorable paternel! (rire) Oui oui! J’ai demandé à mon père de dire au préposé qui venait me chercher pour m’emmener en physio que j’étais en attente pour aller passer un important examen. Puisque cela arrivait de temps à autre et que c’était tout à fait plausible, le préposé n’a rien pu objecter et est simplement reparti. Lorsqu’il est revenu, 10minutes plus tard, mon adorable petit papa a dit que j’attendais toujours pour aller passer mon fameux examen, ce qui a eu pour effet de pousser le préposé à repartir bredouille… Et puis, pour rendre la chose encore plus concrète, mon papa finit par descendre au gymnase où avait lieu la physio pour aller rencontrer mon thérapeute et lui expliquer que j’avais été appelée très en retard pour l’examen et que je ne serais pas sortie à temps pour venir, ce qui, tout droit sorti de la bouche de mon père, fut accepté sans aucune objection! Mon père était tout content, en revenant à ma chambre, de m’annoncer que nous avions une heure de plus ensemble à s’offrir du bon temps!

Cela dit, je n’ai pas pu me défiler chaque fois et je savais tout de même qu’il me fallait les suivre, ces foutus traitements, même au plus souffrant qu’il m’a fallu endurer. Seulement, je ne faisais pas que des gentilles petites blagues pour m’en sauver. Il y eut un jour où j’ai craqué. Alors que j’étais livrée à une de ces multiples séances de flexion intensive du genou gauche, je sentis et j’entendis clairement un CRAC! sonore et encore plus douloureux que tout ce que j’avais ressenti jusque-là… C’est alors que mon bras s’est également décoincé… et j’ai frappé délibérément mon physiothérapeute, assez fort pour le surprendre, sans toutefois le blesser, mais juste assez pour que ce soit saisissant. Ça l’a mis dans une réelle fureur… Il m’a dit, sur un ton qui ne tolérait aucune réplique: «Tu as le droit de crier, tu as le droit de pleurer, mais tu n’as pas le droit de me frapper! Tu veux te comporter de façon aussi méchante? Eh bien, je vais te donner l’occasion de crier à ton aise.» C’est alors qu’il m’a conduite dans une toute petite pièce où nous étions seuls, et là, j’ai eu droit au traitement suprême… Il fallait que ça plie, sans égard à mon seuil de tolérance à la douleur… J’ai hurlé comme jamais… Je pense que je l’avais poussé à bout… (rire)…  N’empêche que cette fameuse fois où je l’ai frappé, il m’avait expliqué, une fois la séance terminée et que j’étais plus calme: «Tu sais Katia, je sais que ça t’a fait très mal lorsque ton genou a craqué. Mais, sais-tu ce que j’ai fait à ce moment? J’ai délivré ton genou. S’il n’avait pas craqué de la sorte, tu n’aurais jamais pu progresser plus que ce que tu as accompli jusqu’ici. Il fallait absolument qu’il craque pour se décoincer pour de bon. À partir de maintenant, regarde bien les progrès que tu feras.» Et il avait raison… Aujourd’hui, j’en ris, mais à ce moment, je vous assure que j’en étais découragée…

En plus, une psychiatre qui avait été mêlée à mon dossier pour je ne sais quelle raison s’était mise en tête de me «calmer», me forçant à prendre des anti-anxiolitiques et des antidépresseurs, ce qui avait pour effet de me rendre encore plus déprimée qu’auparavant. Il a fallu que je joue du coude très dur pour convaincre l’équipe médicale de me permettre de cesser cette surmédication qui m’amortissait au lieu de m’aider.

Tout cela sans compter que presque chaque semaine, je devais retourner en salle d’opération pour soit gratter un peu de peau morte, soit effectuer une greffe, soit replacer le fixateur ou finir par le retirer, etc. Il y avait presque toujours un petit quelque chose à ajuster… Ce qui faisait que si j’avais un peu progressé grâce à mes séances de physiothérapie, eh bien, je perdais ce progrès au lendemain d’une énième chirurgie…

Tout ce que je raconte ici s’est échelonné sur plusieurs mois. Le tout fut entrecoupé de la période des fêtes où l’on permit que j’aille passer Noël et la nouvelle année chez moi. Ce fut vraiment la fête, je vous assure! Ma mère savait comment faire tous mes pansements, alors ça allait pour le mieux. Et puis mon grand frère était là et me transportait aussi facilement que si j’avais été un poids plume, alors si ma mère avait besoin de son aide, mon beau grand frère tout protecteur était là. Donc, j’ai pu passer les fêtes avec les miens. Quel bonheur!

Puis, il fut décidé que, le 15 janvier 1991, j’allais passer à une autre étape de mon rétablissement: on allait me transférer à l’hôpital Marie-Enfant. Là-bas j’allais avoir de la réadaptation intensive tous les jours, mais de façon beaucoup moins radicale qu’à Sainte-Justine, puisque le plus gros avait été fait. Ce séjour à Marie-Enfant allait durer 5 mois et être beaucoup plus doux, puisque j’étais dans un bien meilleur état qu’au tout début de mon rétablissement.
À présent, je pouvais me déplacer en fauteuil roulant, alors, devinez ce que je faisais? Eh bien, l’hôpital comportait 3 étages: le rez-de-chaussée, le premier et le deuxième. Les trois étages étaient faits de la même façon, c’est-à-dire que tout se retrouvait dans un seul corridor qui s’étendait sur toute la longueur de l’édifice. Alors, je m’amusais à m’imaginer dans un super fauteuil de course et je faisais de la vitesse dans le corridor de mon étage! (rire) C’est ainsi que je passais mon temps entre les périodes de physiothérapie qui avaient lieu quotidiennement. En plus, mon amie Lucie m’avait prêté son téléphone sans fil que je me fis un plaisir de brancher dans ma chambre. Alors, je reprends: je fais des courses dans le couloir, avec le téléphone sans fil sur les genoux au cas où quelqu’un m’appellerait! Sans compter le nombreux incalculable de fois où je coursais tout en parlant au téléphone! (rire) Eh oui!

Un jour, toutefois, je commençai à me rendre compte que je ne progressais plus. Quelque chose m’empêchait de marcher de mieux en mieux et de retrouver une certaine stabilité sur mes jambes. Il faut dire que mon pied gauche, sous le coup de l’impact de l’accident, s’était immobilisé en position pointée, comme le pied d’une ballerine, à la différence qu’il était figé dans cette fâcheuse position et que je n’avais aucune possibilité de le bouger. Il était bien clair que je ne pouvais avoir d’équilibre de cette façon. J’ai alors poussé les spécialistes de Marie-Enfant à parlementer avec ceux de Sainte-Justine afin qu’ils effectuent la chirurgie qui allait permettre de débloquer tout le reste de ma  réadaptation: un allongement de mon tendon d’Achille. Cela allait donner à ma cheville la possibilité de plier suffisamment pour pouvoir exécuter les mouvements nécessaires à la marche. Cependant, je n’allais jamais plus avoir moi-même le contrôle des mouvements de mon pied. Je peux contrôler ma jambe, plier mon genou, mais les muscles qui me permettraient de bouger ma cheville et mes orteils n’étant plus présents dans mon mollet gauche, je ne peux plus bouger ces parties de moi, mais au moins, les mouvements qui sont nécessaires pour marcher correctement se font très bien d’eux-mêmes, alors, une fois que cette petite opération magique fut faite, on assista à une réelle progression mirobolante de mon équilibre sur mes jambes.

Ainsi, par un bel après-midi, en revenant d’une séance de physiothérapie avec une sympathique thérapeute que je trouvais très douce (rire), je demandai à mon père de m’aider à me lever de mon lit pour m’asseoir dans mon fauteuil. Seulement, à sa grande surprise, je lui demandai: «Papa, fais juste me lâcher, juste quelques secondes…» Puis, tout doucement, je fis quelques petits pas vers lui, sans qu’il me touche… sans aucune aide… Juste quelques tout petits pas… Puis, je me jetai dans ses bras… Si vous aviez entendu sa voix, alors qu’il réalisait ce qui venait de se passer… Sa fille venait de faire ses «deuxièmes premiers pas» là, sous ses yeux! Il était si heureux qu’il m’a littéralement levée de terre! Puis, il a demandé la permission d’aller faire une promenade à l’extérieur avec moi pour m’amener manger tout près de l’hôpital (avec mon fauteuil, bien sûr! Je ne marchais vraiment pas longtemps; ce n’était qu’un début). Une fois que nous sommes sortis dehors, mon père s’est écrié à pleine voix: «Mon amour marche!!!!!!!!!!!» C’était si beau!!! Un véritable moment magique!!!

C’est ainsi que j’ai très vite progressé, réussissant à marcher de plus en plus longtemps et de plus en plus solidement sur mes jambes. Je ne tardai pas à demander la permission de me promener seule sur les étages et j’allais souvent attendre mes visiteurs à la réception, debout, ne vous y trompez pas! (rire)

C’est le 15 mai 1991 que je reçus officiellement mon congé de l’hôpital Marie-Enfant, mais je devais continuer des thérapies à raison de 3 fois par semaine durant un autre mois. En juin, tout était terminé, enfin!

Bien entendu, tout il s’est passé une foule de choses durant ce séjour à Marie-Enfant. J’ai tissé de merveilleux liens avec plusieurs infirmiers et infirmières. On a chanté beaucoup, là-bas aussi, si bien que des patients demandaient à se faire lever de leur lit pour venir nous entendre. J’ai aussi appris à découvrir toutes sortes de handicaps différents ou de formes de traumatismes post-accident. J’ai beaucoup appris à travers ces nombreux mois passés là-bas et j’en aurais tout plein à raconter, mais l’essentiel de mon cheminement est écrit ici. Dans le prochain «Petit bout de moi», je passerai à une autre étape: l’amour allait venir me surprendre d’une façon toute spéciale, au moment où, croyez-moi, je m’y attendais le moins!

C’est donc un rendez-vous pour un autre petit bout de ma vie que je vous offrirai avec grand plaisir!

Commentaires sur ce billet

  1. JANINE LATREILLE says:

    KATIA MERCI POUR PUBLIER TON VECUE SI TU ECRIE UN LIVRE SOIS SUR QUE J EN VEUT UN DANS LE MOMENT JE SUIS A LIRE LE LIVRE LA FAMILLE DARAÎCHE J AI HÂTE DE LIRE LA SUITE TES AMOURS MERCI KATIA AVEC AMOUR JANINE XXOOXX

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


bottes_cowboys