Des petits bouts de moi #11: Adieu petite école, bonjour grande polyvalente!

Après avoir terminé avec succès la première partie de mon secondaire 1, on m’annonça que j’étais à présent prête pour relever un nouveau défi. Dès l’année suivante, j’allais poursuivre mes études secondaires à l’école régulière, comme n’importe quel autre étudiant du même âge que moi. Oh! Quelle nouvelle, à la fois flatteuse puisque si la direction de mon école me propulsait dans l’univers des élèves dits réguliers, c’est qu’ils avaient une totale confiance en ma capacité de m’intégrer parmi eux et de suivre leur rythme sans difficulté. Mais en même temps, que d’implications tout cela allait représenter pour moi… Ouf! Je mentirais si je disais ne pas avoir ressenti la peur à l’aube de cette nouvelle aventure qui se présentait à moi. Mais du même coup, j’étais ravie de constater à quel point mon entourage croyait en moi et je me servais de cette absolue confiance qu’on me témoignait pour me donner le courage d’affronter ma timidité et de foncer.

Afin de me préparer au nouveau défi qui m’attendrait à l’automne 1986, j’ai fait appel à l’Institut Nazareth et Louis-Braille afin d’avoir des cours d’orientation et mobilité, pour me familiariser au trajet que j’allais devoir effectuer matin et soir pour me rendre à ma nouvelle école. Grâce à ces cours, j’allais être initiée aux voyages en transport en commun, entre autres. J’habitais Montréal avec ma mère et mon frère et jusqu’à présent, je n’avais pas eu besoin de prendre l’autobus toute seule ni le métro. J’avais déjà suivi des cours de mobilité auparavant, puisque j’avais appris à me promener dans mon quartier, à aller au dépanneur, entre autres, ou à quelque autre endroit utile ou agréable à visiter tout près de chez moi. J’étais donc rendue à une nouvelle étape d’apprentissage concernant mes déplacements. J’habitais sur la rue Cartier, tout près de Beaubien. Je devais donc prendre l’autobus 45 Papineau jusqu’à Jarry, pour ensuite monter dans le 192 ou 193 Jarry et descendre, trois arrêts plus loin. Ce qui me faisait le plus peur était de devoir me fier au bon vouloir du chauffeur pour me prévenir lorsque je serais rendue à l’arrêt où je devais descendre. Si ce dernier avait le malheur de m’oublier, je me retrouvais, plusieurs coins de rue plus loin, à devoir rebrousser chemin avec un prochain autobus qui passerait dans le sens inverse… Ça, je détestais franchement… Mais je dois tout de même reconnaître que cela m’est arrivé très rarement. Alors, je peux considérer que mes trajets en autobus allaient toujours relativement bien. Mais c’était tout de même tout un apprentissage pour moi, surtout que mes parents étaient un peu inquiets, surtout mon père, qui aurait nettement préféré que je ne prenne jamais le transport en commun. Ainsi, il se disait qu’il ne pourrait rien m’arriver. Mais il fallait bien que j’apprenne à me débrouiller et j’étais heureuse, bien que toujours un peu nerveuse, d’être capable de me déplacer par moi-même. (Petite réflexion: Si mon père lisait cet article, il dirait: « Tu vois, si tu m’avais écouté, tu n’aurais jamais eu ce foutu accident… »)

De plus, il me fallait aussi mémoriser où se situaient tous les locaux où allaient se dérouler mes cours. Il fallait donc obtenir mon horaire le plus tôt possible et obtenir la permission de circuler dans l’école quelques semaines à l’avance afin de pouvoir tout mémoriser les endroits où j’allais devoir aller, dans cette grande polyvalente, beaucoup plus grande que l’école de mon enfance… Trois étages de locaux, puis un labyrinthe de casiers tous pareils… Puis la cafétéria, immense… Puis les gymnases au sous-sol… Autant d’endroits qui devraient m’être familiers si je voulais me déplacer à mon aise entre mes cours. Évidemment, je réussis sans trop de difficulté.

Mais l’adaptation ne s’arrêterait pas à ces détails logistiques. Imaginez un peu: tout mon parcours scolaire avait été vécu en braille, de ma plus petite enfance jusqu’à ce moment-là. Je devais à présent délaisser ce mode d’écriture pour réussir à me faire comprendre de mes professeurs en leur remettant mes travaux en imprimé courant. Pour réaliser cet exploit alors que je n’avais aucune notion d’écriture à la main à ce moment-là, j’avais un magnifique appareil qui se nommait un versabraille. Imaginez un petit ordinateur portable muni d’un clavier braille au lieu du clavier conventionnel et d’un afficheur braille afin de pouvoir lire au fur et à mesure ce qu’on écrivait à l’aide des touches du clavier braille. Pour sauvegarder un travail, il suffisait d’insérer une cassette audio qui était préalablement formatée pour stocker ce type de données. C’est ainsi que je pouvais réaliser tous mes devoirs pour pouvoir les imprimer dès qu’il m’était possible de relier mon appareil à une imprimante. De cette façon, tous mes écrits étaient dactylographiés proprement et dans un format lisible pour n’importe quel professeur. Pour lire, c’était relativement facile. J’avais un appareil appelé télévisionneuse: un écran avec une caméra en dessous qui permettait de grossir considérablement les caractères de ce que j’avais à lire.

Mais le dépaysement ne s’arrêtait pas là! En début d’année scolaire, il a fallu qu’une intervenante fasse un joli travail de préparation afin de m’ouvrir la voie auprès de mes futurs profs. Celle qui eut cette tâche fastidieuse était appelée un professeur itinérant, c’est-à-dire qu’elle se présentait à tous mes profs en disant qu’ils allaient recevoir une élève handicapée visuelle cette année-là et qu’elle aurait besoin de quelques petits aménagements pour lui faciliter la tâche durant les cours. Ces petits aménagements dont j’avais besoin étaient relativement simples, mais encore fallait-il la bonne volonté du prof pour que le tout se passe bien. J’avais besoin d’un peu plus de temps pour effectuer les divers travaux et/ou examens. C’était le point majeur qui faisait une différence pour eux. Et puis, au début, je faisais transcrire tout mon matériel scolaire en braille, alors il a fallu tout avoir à l’avance pour permettre cette adaptation. Il fallait également que le prof accepte de m’écrire sur une feuille tout ce qu’il inscrivait au tableau, puisque je n’étais pas en mesure de le lire. Et finalement, il fallait qu’il accepte de voir un autre élève venir me voir régulièrement pour m’apporter des feuilles de notes prises pour moi durant les cours. Une fois tout cela bien réglé, tout pouvait se dérouler à merveille…

Seulement, croyez-moi, certains professeurs n’appréciaient pas du tout de devoir adapter leurs pratiques pour quiconque. Alors, dans certains cas, cela causait un réel problème… J’ai le souvenir, entre autres, de mon cours de mathématiques de secondaire 2 où le prof refusait catégoriquement de me faire la transcription de ce qu’il écrivait au tableau et Dieu sait qu’il le remplissait, son tableau, à tous les cours! D’ailleurs, tout était structuré en ce sens avec lui: en entrant, il fallait tout de suite effectuer les exercices inscrits au tableau. On ne pouvait les trouver dans aucun livre, alors je n’avais absolument aucune façon de me référer et, évidemment, j’aurais pu perdre beaucoup de points si nous n’avions pas trouvé de solution assez rapidement. Et puis, monsieur mon prof n’aimait pas recevoir mes devoirs ou travaux lors du cours suivant, pour que j’aie eu le temps de les imprimer. De plus, j’étais vraiment découragée, car je devais apprendre tous les symboles mathématiques en imprimé courant, ce que je n’avais encore jamais vu puisque j’étudiais en braille auparavant. Donc, imaginez un peu mon désarroi lorsque je me heurtais à des crochets, des accolades et autres symboles du genre… C’était comme du chinois pour moi.

Heureusement, j’avais deux atouts non négligeables pour m’aider à me tirer de cette situation embarrassante: j’avais une faculté d’apprendre très vite grâce à une mémoire phénoménale et puis, autre point d’importance capitale, j’avais une mère extraordinaire, prête à défendre mes moindres intérêts pour qu’aucune embûche ne vienne se mettre sur ma route. Un jour où les parents étaient convoqués pour une réunion en compagnie des divers professeurs, ma mère s’est fait un grand plaisir d’aller rencontrer tous ceux qui m’enseignaient et particulièrement mon prof de mathématiques avec qui elle eut une discussion animée. À l’aide d’arguments suffisamment convaincants, elle était parvenue à lui faire comprendre que j’avais toute une adaptation à faire de mon côté aussi et que la seule façon que je puisse lui remettre des travaux écrits comme tous les autres élèves était de les imprimer et de lui apporter au cours suivant; il se devait de comprendre et d’accepter cette condition qui était bien loin d’être un caprice. Et puis, il était injuste que je n’aie pas droit aux points attribués par les fameux exercices toujours affichés au tableau au début des cours. Il devait trouver une solution pour me les donner en même temps que tout le monde sur un papier, afin que je puisse les faire moi aussi, quitte à lui remettre lors du prochain cours comme les autres travaux que je faisais. j’avais droit aux même occasions d’accumuler des points que tout le monde, qu’il se le tienne pour dit. Finalement, il finit par abdiquer et le cours qui suivit la réunion de parents, une jolie petite feuille m’attendait avec le contenu du tableau… À la bonne heure!

À l’exception de cet imbroglio avec mon professeur de mathématiques, je dois dire que tous s’adaptaient assez bien avec moi et étaient surpris de mes performances scolaires. Certains profs étaient même réticents au début, mais devant mes résultats, se rendaient compte que je pouvais fonctionner aussi bien que les autres.

Au milieu de cette première année à la polyvalente, surtout avec mes problèmes vécus en mathématiques, je demandai à mon professeur itinérant de m’apprendre à écrire à la main. Le défi était de taille, semblait-il, mais rien d’assez imposant pour me décourager. Le plus difficile pour moi était de tracer des lettres droites. Mon écriture était si tremblante au début… Mais à force de pratique, je parvins à apprendre toutes les lettres, les ponctuations ainsi que les symboles mathématiques. Là, je pourrais montrer à Monsieur Mathématiques de quoi j’étais capable. Enfin, j’allais lui remettre mes travaux en même temps que tout le monde, écrits à la main s’il vous plaît! Tout ce qui allait subsister était d’avoir besoin des exercices du tableau sur une feuille. Pour le reste, plus question d’être en retard. Quel soulagement ce fut pour lui! Et quelle fierté pour moi!

Au bout de cette première année parmi les « voyants », j’étais capable de fonctionner exactement comme eux, à condition d’avoir juste un peu plus de temps. Plus besoin de versabraille, plus besoin de faire transcrire mon matériel en braille. Fini tout ça! Le reste de l’année s’est déroulé sous le thème de l’égalité avec tous.

Lors de mon prochain « petit bout de moi », je vous transporterai au coeur de ma vie sociale dans ce nouvel univers scolaire. À suivre…

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