Accepter de perdre pour gagner

Lundi le 9 mai dernier, alors que je me dirigeais avec mon amoureux vers l’hôpital Sainte-Justine afin d’y rencontrer celle qui avait réussi un miracle en 1990 pour moi, c’est-è-dire de sauver ma jambe gauche qui ne présentait pas vraiment d’espoir de survie, je faisais une rétrospective de tout ce qui a suivi cet incontournable événement qui a changé ma vie voilà déjà 21 ans. Pour le bénéfice de ceux qui ne me connaissent pas (mes amis Twitter et Facebook, notamment), permettez-moi de vous ramener en arrière, soit jusqu’au 4 octobre 1990… Suivez-moi…

C’était une journée tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Une de mes bonnes amies, Lucie, était venue me rejoindre après les cours. En ce qui me concerne, je venais de commencer mes études collégiales en musique au Cégep de Saint-Laurent. Mon amie, elle, terminait son secondaire par les cours aux adultes. Nous n’allions donc pas à nos cours ensemble, mais fréquemment, après la journée de cours, nous nous retrouvions pour nous détendre un peu.

Ce soir-là, donc, nous avions soupé chez moi (j’habitais avec ma mère; j’avais alors 16 ans). Par la suite, je demandai à mon amie si cela lui dirait de m’accompagner chez Archambault, puisque j’avais besoin de me procurer certaines partitions musicales et, peut-être, un CD ou deux, tiens, pourquoi pas? Elle accepta avec joie, car nous aimions beaucoup ces petits moments de magasinage ensemble. Le 4 octobre, cette année-là, étant un jeudi, nous avions tout le temps nécessaire pour faire nos emplettes sans devoir nous presser.

Je sortis donc de chez Archambault avec les partitions que je cherchais. Tout était parfait. Nous étions sur le chemin du retour, vers 20h30, lorsque nous sommes arrivées au métro Beaubien, là où tout a basculé…

Il faut tout d’abord mentionner que de mon amie Lucie et moi, je suis celle qui voit le mieux; mon amie étant totalement non-voyante, même mon handicap visuel à moi m’a toujours donné une vision suffisante pour pouvoir guider mes amis lorsque nous nous déplacions. C’est drôle à dire, mais j’étais toujours la plus voyante dans mes groupes d’amis et j’adorais aider mes amis avec le peu de vision que je possédais. Donc, ce soir-là, nous étions sur le point de prendre l’autobus 18 Beaubien, en sortant du métro du même nom, quand l’autobus sembla au départ nous passer sous le nez. Entendant cela, je décidai de ralentir, en disant à mon amie Lucie: «On attendra le prochain, tout simplement». Seulement, l’autobus s’immobilisa afin de se préparer à effectuer un virage à droite au coin de la rue. Moi, dans mon impression, le chauffeur s’était immobilisé parce qu’il nous avait vues et qu’il s’apprêtait à nous faire monter à bord. Je dis donc à Lucie: «C’est notre chance, il s’est arrêté. Il nous a sûrement vues. Viens!» J’entraînai donc mon amie jusqu’aux portes de l’autobus où je me tenais, prête à y monter dès que les portes s’ouvriraient. Mais quelle ne fut pas ma surprise lorsque je me rendis compte que le chauffeur, en réalité, ne nous avait pas vues du tout et se préparait tout bonnement à effectuer son virage à droite… Je commençai donc à reculer, en m’apercevant que le mastodonte avançait de nouveau, mais… mon geste de recul ne fut pas assez rapide pour éviter que le côté du véhicule me heurte et me projette sur le côté. Donc, l’autobus me bouscule, je tombe sur le côté droit, propulsant mon amie Lucie beaucoup plus loin derrière, ce qui lui permit d’éviter de passer sous les roues du véhicule. Moi, de mon côté, tout s’est passé très vite. Lorsque je me suis retrouvée par terre, je savais que je n’avais pas le temps de me relever, puisque l’autobus roulait toujours et venait vers ma jambe, lentement mais indéniablement. Je me souviens que je me suis dit: «C’est fini. J’ai eu une belle vie heureuse, j’ai été privilégiée… Mais c’est terminé maintenant…» Et BANG!!! La roue arrière droite roule sur ma cuisse gauche et la sensation est bien vivante dans ma mémoire, cuisante, aussi intense qu’elle l’était, ce 4 octobre 1990… Ma mémoire est intacte, je n’ai aucunement perdu connaissance. Une fois le passage de la roue terminé, je fus abasourdie de constater que j’étais toujours là, bien vivante. Je me souviens de m’être dit: «Quoi? Je suis encore là? Pour vrai?» Et à tous ceux qui se demandent si ça fait mal, la roue d’un autobus qui vous passe sur le corps, je dirai ceci: sur le coup, non. Le corps est merveilleux et, en situation d’extrême intensité comme celle-ci, parvient à s’anesthésier lui-même afin que l’on puisse supporter ce qui arrive.

Je me rappelle parfaitement de tout ce qui est arrivé après, jusqu’à ma première opération. Ensuite, j’ai perdu la notion du temps pour au-delà d’une bonne semaine. Mais revenons à ce 4 octobre, tout de suite après le passage de l’autobus. J’étais allongée sur la chaussée, entourée de curieux et de gens qui tentaient de me secourir en attendant l’arrivée des ambulanciers. Une fois les secours arrivés sur place, je me souviens des éternelles questions d’usage afin d’éviter que l’on perde connaissance… On me demandait mon nom, la date, l’endroit où je me trouvais, etc. Eh bien, moi qui ne connaissais pas ces procédures du haut de mes 16 ans, je croyais qu’ils me riaient en pleine face à toujours me redemander ces sempiternelles questions auxquelles je venais de répondre des tas de fois… Tout en me faisant déposer sur la civière de l’ambulance, je sentis une douleur cuisante dans le bas de mon dos et, lorsqu’on me leva pour justement m’installer sur ladite civière, je sentis mes os craquer au bas du dos et dans mon entre-jambe… Oh la la… Que venait-il de m’arriver? Je n’avais aucune idée de l’ampleur des dégâts, alors. Je me rappelle aussi des ambulanciers qui déchiraient mes jeans afin de constater dans quel état ma jambe gauche se retrouvait. J’étais consternée en pensant à mes vêtements en lambeaux (rire).

Une fois à l’hôpital Sainte-Justine, je reçus tous les soins nécessaires, évidemment. Après tous les examens qu’ils me firent passer, ils ont pu constater l’étendue des ravages: 5 fractures au bassin, plus de circulation dans la jambe gauche et plusieurs muscles complètement morts au bas de cette même jambe et la peau très amochée sur la fesse droite, où le véhicule m’a traînée sur quelques mètres.

C’est donc ainsi que le premier risque d’amputation a fait son apparition, après que les médecins aient constaté l’état dans lequel se trouvait ma jambe. Heureusement, le docteur Suzanne Vobecky est parvenue à rétablir, de justesse, une certaine circulation dans cette jambe qui montrait tous les signes de la fin. Elle fut donc sauvée, cette jambe… Et le docteur Vobecky dira, un an plus tard, en me voyant debout sur mes deux jambes, que ce fut un miracle.

Je vous épargne les longs chapitres de toutes les chirurgies qui furent nécessaires à mon rétablissement et toute la période de réadaptation. Tout cela, au total, prit 8 mois. 8 mois durant lesquels j’étais supportée de façon admirable par ma famille et mes amis. Dans la journée, ma mère me faisait la lecture et le soir, mon père et moi nous chantions, j’apprenais des chansons, j’ai aussi appris la guitare durant cette période. J’avais BEAUCOUP de visite, croyez-moi et c’était toujours la fête chaque soir. Je crois que c’est tout cela, tout ce support, qui m’aura grandement aidée à passer à travers. Une fois tirée d’affaire, je retrouvais une parfaite autonomie. J’en fus quitte pour un léger manque d’équilibre et une endurance défaillante à la marche, mais rien de dramatique. Je pouvais continuer à foncer dans la vie, à présent.

Je repris les études à l’automne 1991 et hop! La vie continua de suivre son cours. J’eus au moins 10 ans de répit, où je pouvais mener une vie parfaitement normale, avec pour seules contraintes mon équilibre défectueux et mon endurance amoindrie pour marcher. La seule ombre au tableau de ces années de parfait bonheur apparent, c’est que cette jambe enflait… sournoisement, un tout petit peu à la fois… très lentement…

En 2001, toutefois, ma jambe me rappela qu’elle demeurait fragile… Une infection des chairs à l’intérieur (une cellulite) fit son apparition. J’appris donc que j’allais devoir surveiller cette jambe de près; que ce genre d’infection était susceptible de réapparaître de temps à autre; de faire attention. Ce que je fis.

Un autre petit répit, jusqu’en 2009 où une autre cellulite très sévère apparut, suivie de plusieurs autres. Ma jambe avait continué à enfler, devenant de moins en moins flexible, de moins en moins mobile… Puis, lentement, j’ai assisté à la dégringolade de l’autonoomie: les mois avançaient, me retirant chaque fois un peu de liberté ou d’autonomie.

Puis, à présent, l’insuffisance veineuse s’est mise de la partie et maintenant, les médecins ne voient qu’une avenue possible: l’amputation. C’est le docteur Vobecky elle-même que je suis retournée voir il y a de cela une semaine, le 9 mai, qui me proposa cette solution, avec beaucoup d’égards et une grande délicatesse. Au début, lorsque j’ai reçu le coup, ce fut très dur. Les 3 premiers jours suivant cette implacable nouvelle, j’ai pleuré tout ce que j’avais à pleurer. Il y eut même des moments où je n’avais pas envie de raconter ce qui venait de se passer… 3 jours difficiles, éprouvants, mais au cours desquels je me rappelai bien vite que j’avais un entourage extraordinaire. J’ai une famille merveilleuse, un amoureux absolument exceptionnel, dévoué jusqu’au bout et toujours là pour moi, peu importe ce qu’il y a à traverser. J’ai aussi un fils adorable, un ado aux aspirations éternellement positives pour sa petite maman. Et des amis formidables, inconditionnellement présents. J’ai aussi des collègues attentifs et très compréhensifs. Tout ce support que j’ai réalisé que j’avais m’a fait un bien fou. Je dirais que ça m’a donné des ailes.

En bout de ligne, j’ai fini par réaliser, après en avoir beaucoup parlé et l’avoir analysé sous tous ses angles, que l’amputation est un mot bien dur, bien lourd à prime abord, mais dans mon cas, c’est vraiment la meilleure solution. Je crois que même si j’aurai des étapes à passer, sûrement beaucoup de réadaptation à vivre, mais au bout du compte, je regagnerai ma qualité de vie, enfin! Après avoir fait le bilan de la situation, je me rends compte que cette solution, bien que radicale en apparence, me redonnera ma liberté, mon autonomie et ma qualité de vie.

Je suis sur le point de vivre tout un cheminement, mais j’ai la force nécessaire pour le faire et j’accepte de perdre ma jambe, pour finalement gagner ma qualité de vie.

En terminant, si vous avez vécu ce que je m’apprête à vivre ou si vous connaissez des forums où il est possible d’échanger à ce sujet, je serais heureuse d’en discuter. J’aimerais avoir une idée de ce qui m’attend prochainement.

Au plaisir d’avoir vos commentaires sur ce témoignage, si le coeur vous en dit!

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